Pourquoi les usines illégales de fabrication de cigarettes se multiplient-elles en Espagne ?

Seizure in a rogue factory in Spain

En novembre dernier, les autorités espagnoles ont effectué le plus important raid contre les gangs opérant la production illégale de cigarettes dans le pays. 69 tonnes de tabac ont été saisies et une cinquantaine de personnes ont été arrêtées sur quatre sites différents – incluant Toledo, près de la capitale Madrid, ainsi que Mairena de Alcor, juste à la sortie de Séville.

La Guardia Civil (la police militaire espagnole) a indiqué que les usines étaient contrôlées par la mafia bulgare et produisaient plus de 30 000 paquets de cigarettes par heure, pour un revenu horaire estimé à 153 000 € ! Cet impressionnante production de faux tabac était ensuite distribuée dans toute l’Espagne et était également envoyé au nord, vers la Grande-Bretagne.

Pourtant, il ne s’agit pas là d’un cas isolé : ces trois dernières années, la police espagnole, avec le soutien occasionnel d’Europol, a démantelé au moins 10 usines illégales dans des villes comme Grenade, Alicante et Vitoria. Le fait que beaucoup de ces usines soient principalement contrôlées par des gangs d’Europe de l’est est particulièrement frappant.

Selon le rapport de 2015, intitulé « Du marché illégal au commerce licite : le portefeuille du crime organisé en Europe », une étude conduite par le projet OCP (Organised Crime Portfolio) et financée par la Commission européenne pour traquer les crimes liés à la mafia, la contrebande a évolué durant ces dernières années. A l’époque, la production illégale de tabac était en grande partie contrôlée par les organisations criminelles espagnoles et chinoises – avec quelques groupes polonais également impliqués.

Désormais, les gangs d’Europe de l’est ont accru leur domination sur les usines de production de cigarettes illégales écoulées sur le marché domestique. Ces groupes se fournissent souvent en machines, tabac, papiers, filtres et même en main-d’œuvre, en Pologne, en Ukraine ou en Bulgarie. Certains d’entre eux peuvent être « forcés à travailler plus de 12 heures par jour dans un environnement de travail très malsain », rapporte Europol.

 

En quoi la situation a-t-elle changé ?

Les raisons qui encouragent les organisations criminelles à s’installer en Espagne ont été sujettes à de nombreux débats, qui ont agité les parties prenantes concernées par la lutte contre le commerce illicite. Le spécialiste de la fraude au sein d’Europol, Howard Pugh, explique qu’en s’installant dans le pays, les gangs imaginent avoir un temps d’avance sur les autorités policières. « Ils vont régulièrement déplacer leurs usines et diviser leur chaîne d’approvisionnement », a déclaré M. Pugh.

Décrivant comment les organisations criminelles ont été mises sous pression par les autorités polonaises, cela a eu comme conséquence, selon lui, la relocalisation de leurs activités dans d’autres Etats de l’UE. « C’est comme la théorie du matelas à eau. En mettant la pression sur un pays, le problème resurgit dans un autre. » Pendant quelques années, l’Union européenne a intensifié ses contrôles autour de la production illégale et massive de cigarettes en Europe de l’est et leur transport. Il n’est pas exclu que cela ait incité les contrebandiers à rapprocher les unités de production des consommateurs, pour éviter les risques liés au transport transfrontalier.

Après tout, les groupes mafieux de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine et de Moldavie sont déterminés à protéger leur position dominante dans l’approvisionnement de produits illicites. Ces quatre pays représentaient les principales sources de provenance des cigarettes contrefaites en Europe entre 2010 et 2013, selon le rapport de Transcrime, publié en 2015, intitulé « Perspectives européennes sur le commerce illicite de produits du tabac ».

 

Plusieurs raisons de choisir l’Espagne

Avec sa superficie de 505 900 kilomètres carrés, l’Espagne constitue un vaste territoire où les organisations criminelles peuvent opérer en toute discrétion. Les localités à l’écart des grands centres urbains, où la surveillance vidéo est moins présente comparée au reste de l’Europe, est propice à l’installation des usines clandestines.

L’industrie du tourisme de masse offre également l’opportunité aux gangs étrangers de se fondre dans la foule et offre des débouchés à leur production. En déplaçant la fabrication au plus près du lieu de vente des cigarettes, les chances de saisies durant les transits sont significativement réduites.

Par ailleurs, les ressources policières du pays et un temps important sont consacrés à la lutte contre le trafic de drogues, et notamment de cocaïne. en effet, le pays constitue un point d’entrée privilégié pour les substances illicites, arrivant en Europe. Ce qui a pour effet de renforcer le sentiment d’impunité qu’ont les producteurs de cigarettes de contrebande opérant en Espagne.

Le rôle de l’Espagne en tant que pays de « transit » pour d’autres trafics éveille naturellement des soupçons sur l’utilisation du même réseau de distribution pour le transport de matières premières nécessaires à la production de cigarettes. La proximité géographique du pays avec les régions où est cultivé le tabac, notamment l’Afrique du nord, est également perçue comme déterminante explique le rapport du projet OCP.

 

Une concurrence de plus en plus vive

La présence importante de nombreuses autres organisations criminelles en Espagne apporte plus de sérénité aux gangs d’Europe de l’est. La compétition pour les profits, comme le suggère le projet OCP, pourrait avoir encouragé la prolifération d’usines domestiques.

Le régime espagnol de pénalisation relativement indulgent pour ceux reconnus coupables de trafic de tabac ou de production illégale de cigarettes aurait également accéléré le mouvement. Les pénalités comprennent des petites amendes et/ou des peines de prison de moins de deux ans. Avec le niveau obstinément élevé du chômage en Espagne suite à la crise bancaire de 2008 à 2014, les gangs disposent d’une armée de travailleurs et de chauffeurs au casier judiciaire vierge, note les autorités espagnoles.

Grâce aux profits faciles offerts par la production de cigarettes, les criminels de carrière la considèrent comme une activité à faible risque, comparée à d’autres trafics, notamment de drogues. Le projet OCP énonce également que les recettes issues d’autres activités illégales pourraient être utilisées pour investir dans le marché noir de production de cigarettes. De plus, la valeur apparente de la propriété en Espagne, notamment le long de sa côte ensoleillée, offre l’opportunité parfaite pour les criminels de blanchir les bénéfices issus de la production illégale de cigarettes.

Pugh décrit « des groupes extrêmement professionnel » qui dépensent entre 600 et 700 000 € pour mettre sur pied une usine, qui devient rentable dès que le premier chargement de cigarettes est vendu sur le marché noir. Même si le lieu de production est victime d’un raid au bout de quelques mois, il peut générer des millions. Les organisations criminelles vont s’assurer que leurs usines soient insonorisées et installent des dispositifs de brouillage pour interférer avec les signaux mobiles et GPS autour du bâtiment.

Le projet OCP souligne que si dans certains pays de l’UE on retrouve la plupart du temps des organisations criminelles locales, l’Espagne est particulièrement vulnérable face à l’influence de gangs étrangers – incluant les mafias italiennes et russes. Une des possibles raisons donnée à cela est la culture entrepreneuriale plus forte dans d’autres pays de l’UE.

 

L’Espagne, un marché de poids pour les chasseurs de deals

Les gangs originaires d’Europe de l’est sont conscients de la manne que représente le marché espagnole des cigarettes illégales. Un paquet sur 10 y est soit produit clandestinement, soit vendu en échappant aux taxes locales. Le consommateur espagnol peut facilement se fournir en cigarettes bon marché, beaucoup d’entre elles provenant de Gibraltar ou d’Andorre, où le prix de vente est 40-50 % plus bas.

La contrebande de cigarettes est omniprésente depuis des décennies en Espagne. Elle y est devenue populaire durant la dictature de Francisco Franco qui a suivi la seconde guerre mondiale. La pauvreté endémique poussa alors les familles espagnoles à se tourner vers les importations illégales en provenance du Portugal pour suppléer leurs maigres revenus. Cette acceptation culturelle de la contrebande a ensuite perduré.

Aujourd’hui, l’Espagne dispose d’un salaire minimum plus faible que la plupart des pays européens de l’ouest. Le chômage y demeure au-dessus de 15 % – presque le double chez les jeunes – ce qui a pour effet d’entretenir une demande forte pour le tabac illicite. Le taux de tabagisme puisqu’il atteint 34 % de la population et le nombre de jeunes fumeurs continue de croître.

Terrain fertile pour le marché des cigarettes illicites et disposant de ressources policières limitées, l’Espagne n’est pas prête de voir se tarir le développement des usines illégales de cigarettes.


Crédit photo : Europol

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